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Gérer l’ingérable : une approche à long terme du risque géopolitique

Par Joven Lee, stratégiste multi-actifs chez Schroders

Même en l’absence des récents événements au Moyen-Orient, l’incertitude géopolitique inquiète de plus en plus les investisseurs. Que nous enseignent les performances historiques des marchés et comment les investisseurs peuvent-ils élaborer un processus pour gérer ce risque au sein de leurs portefeuilles ?

Tenter de négocier directement le risque géopolitique s’est avéré historiquement difficile et, dans de nombreux cas, contreproductif. Les événements géopolitiques sont rarement anticipés avec une précision suffisante pour permettre des ajustements opportuns des portefeuilles, et les décisions de positionnement prises en réponse aux événements qui ont lieu entraînent souvent un risque de timing important sans amélioration fiable des résultats.

Au moment où un choc géopolitique apparaît, les marchés sont susceptibles d’avoir déjà intégré en partie les risques associés, ou pourraient finalement choisir de les ignorer complètement.

Les réactions des marchés aux développements géopolitiques sont également très variables. Les mêmes événements peuvent générer des résultats sensiblement différents en fonction du contexte macroéconomique général, des valorisations qui prévalent et de l’environnement politique. Dans certains cas, les périodes de tensions géopolitiques élevées coïncident avec de fortes baisses des actifs risqués ; dans d’autres, les marchés résistent ou se redressent rapidement. Cette variabilité rend difficile l’établissement de règles de trading stables et reproductibles s’agissant du risque géopolitique.

Y a-t-il une transmission à l’ensemble de l’économie ?

L’une des raisons de cette incohérence est que les chocs géopolitiques se transmettent par de multiples canaux. Ceux-ci incluent l’évolution du sentiment général vis-à-vis du risque, des perturbations sur les marchés de l’énergie et des matières premières – qui sont devenues un mécanisme de transmission très surveillé ces dernières années – ainsi que de l’évolution des anticipations d’inflation. Pour illustrer l’interconnexion de ces facteurs, les perturbations sur les marchés de l’énergie ont parfois également un impact sur les anticipations d’inflation. En outre, bien qu’il ne s’agisse pas d’un événement strictement géopolitique, les restrictions commerciales ou les politiques de droits de douane peuvent modifier les perspectives d’inflation même en l’absence de perturbations économiques immédiates. Les évolutions géopolitiques peuvent également influencer les réponses politiques, façonner les décisions budgétaires et modifier la fonction de réaction des banques centrales, compliquant encore davantage la réaction des marchés.

Fait important, l’accroissement du risque géopolitique n’implique pas automatiquement une baisse des marchés. L’expérience passée que montre que si la volatilité augmente souvent en période de tensions géopolitiques, des performances négatives ne sont nullement garanties. Cela souligne la difficulté de considérer les développements géopolitiques comme un signal de trading fiable et renforce les arguments en faveur d’une gestion du risque géopolitique par le biais d’une construction de portefeuille stratégique plutôt que d’un positionnement tactique à court terme. Il s’agit d’une approche qui nécessite en fin de compte un cadre d’investissement axé sur la recherche pour distinguer les signaux des bruits de fond.

L’expérience passée : comment se comportent les portefeuilles lors d’accroissements des tensions géopolitiques ?

L’analyse historique des risques géopolitiques repose souvent sur des cadres tels que l’indice de risque géopolitique (GPR), qui mesure l’intensité des tensions géopolitiques au moyen de mesures basées sur l’actualité. Bien que ces cadres soient utiles pour identifier les périodes de tensions géopolitiques accrues, ils doivent être considérés comme des outils de mesure plutôt que comme des dispositifs de prévision. Les pics de risque géopolitique peuvent aider à définir des fenêtres d’analyse des événements, mais ils n’expliquent pas, isolément, les résultats du marché.

Les données empiriques suggèrent que la performance des actifs en périodes de risque géopolitique élevé est très variable. Le risque géopolitique, pris isolément, ne constitue pas une base suffisante pour se forger une opinion directionnelle des marchés financiers, quelle que soit l’importance qu’il revêt à l’époque.

Les actions ont tendance à connaître une volatilité accrue, tandis que l’orientation et la persistance des performances dépendent fortement de l’environnement macroéconomique et financier qui prévaut. Les obligations, les matières premières et les actifs réels réagissent au travers de différents canaux, souvent selon que le choc est perçu comme lié à la croissance, à l’inflation ou aux politiques. Il est dès lors difficile d’isoler précisément la contribution du risque géopolitique à la performance des marchés, car les événements géopolitiques se produisent rarement en vase clos.

L’histoire récente illustre clairement cette difficulté. La guerre entre la Russie et l’Ukraine et le conflit entre Israël et le Hamas ont tous deux impliqué une confrontation militaire active, mais le résultat s’agissant des marchés s’est révélé très différent. Le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine en 2022 a coïncidé avec une période de resserrement accéléré de la politique monétaire alors que les banques centrales – en particulier la Réserve fédérale américaine – réagissaient à la flambée de l’inflation post-pandémie. Les conditions financières se sont fortement resserrées et les places boursières ont subi des pertes importantes. En revanche, le conflit entre Israël et le Hamas s’est produit dans un contexte de conditions financières relativement accommodantes, d’amélioration de la dynamique de l’inflation et d’émergence précoce du thème de l’intelligence artificielle, autant de facteurs qui ont contribué à soutenir la performance des actifs risqués malgré l’intensification des tensions géopolitiques.

Pris dans leur intégralité, ces épisodes mettent en évidence un thème constant : le risque géopolitique peut agir comme catalyseur de la volatilité des marchés, mais son impact final sur les portefeuilles est en grande partie dicté par le contexte économique, politique et financier qui prévaut. Ce constat renforce la difficulté de tirer des conclusions simples à partir d’événements donnés et l’importance d’aborder le risque géopolitique au travers d’une perspective plus large au niveau des portefeuilles.

Comment gérer l’ingérable : le prisme de la construction de portefeuille

La meilleure façon de construire un portefeuille résilient est de veiller à sa diversification sur différents régimes économiques avec des expositions qui réagissent différemment aux variations de la croissance, de l’inflation et de l’aversion au risque. Plutôt que de s’appuyer sur un seul actif défensif ou un ajustement tactique isolé, les portefeuilles bénéficient de la combinaison de plusieurs moteurs de performance qui se révèlent efficaces dans des conditions macroéconomiques contrastées. Cette approche reflète la réalité selon laquelle l’impact des chocs géopolitiques sur le marché dépend fortement du contexte et est dicté par l’environnement économique dans lequel ils se produisent.

Fait important, il convient de noter que la diversification n’est pas sans coût. Les actifs qui offrent une protection en périodes de tensions peuvent sous-performer dans des contextes de marché plus favorables, et leur contribution à la performance du portefeuille n’est souvent évidente qu’en période de volatilité accrue. Ce compromis est au cœur de la diversification : la valeur de la résilience se révèle en général précisément au moment où elle est le plus nécessaire.

Plutôt que d’essayer d’anticiper le prochain embrasement, les investisseurs gagneront à se concentrer sur la manière dont leurs portefeuilles sont construits en amont de l’incertitude. La diversification entre régimes économiques, moteurs de performance et caractéristiques des actifs reste la réponse la plus robuste au risque géopolitique.

Pour en savoir plus, lisez : Managing the unmanageable: a long-term approach to geopolitical risk