Christophe Santer
Chronique

Les robots-conseillers sont-ils en train de devenir le nouveau Skynet ?

Les plateformes robot-conseil sont passées discrètement du stade de nouveauté à celui d’infrastructure. Alors qu’elles proposaient initialement de simples portefeuilles modèles d’ETF, ces plateformes développent désormais quelque chose de beaucoup plus puissant : des portefeuilles construits individuellement et gérés par des algorithmes, souvent intégrés dans des banques universelles, qui possèdent déjà la relation client, les données et la distribution.

Si ce modèle se généralise, les implications pour le secteur traditionnel de la gestion de fonds sont inquiétantes.

Dans les films Terminator, il y a un moment où Skynet, un système d’IA militaire conçu pour mener des guerres plus efficacement, cesse d’être un outil et devient un système qui prend des décisions de manière indépendante. Il ne fait pas connaître ses intentions. Il se contente d’optimiser. Efficace. Impitoyable. Et à grande échelle. Les robots-conseils ressemblent à s’y méprendre à ce type d’IA.

J’ai vu une première version de ce changement il y a des années. En 2019, je détenais un portefeuille Asia Tech chez OCBC (RoboInvest). Il offrait des rapports en temps réel, un rééquilibrage mensuel automatique et une transparence totale. Et surtout : les actions sous-jacentes étaient directement à mon nom. Elles n’étaient pas au nom d’un fonds. Il n’y avait donc pas de mise en commun avec d’autres investisseurs. Elles étaient à moi. Pour un investisseur particulier, cela change fondamentalement l’expérience.

Le robot-conseil prospère dans un monde où la personnalisation, l’automatisation et la propriété directe sont plus importantes. La machine ne se fatigue jamais.

La performance est plus facile à comprendre. Les coûts sont plus visibles. Les rapports paraissent intuitifs. Le traitement fiscal dépend évidemment de la juridiction, mais la propriété directe permet souvent aux investisseurs de mieux connaître les gains, les pertes et les dividendes. Pour les « investisseurs ordinaires », cela ressemble moins à un investissement dans un produit qu’à la possession d’un portefeuille sans avoir à le gérer soi-même.

Imaginez maintenant que ce modèle soit déployé à grande échelle. Si les grandes banques peuvent proposer à des millions de clients des portefeuilles distincts gérés par des robots, c’est tout un maillon de la chaîne de valeur qui disparaît. Pas de structure de fonds. Pas d’agent de transfert. Pas de valeur intrinsèque quotidienne. Pas de gestion de fonds. Uniquement des algorithmes, la préservation et l’optimisation continue.

Au cours des cinq à dix prochaines années, cette évolution pourrait détourner une part importante des actifs des fonds d’investissement traditionnels, en particulier des fonds d’actions standards et des stratégies mixtes, pour lesquels la différenciation est déjà limitée et la pression sur les frais est forte. De ce point de vue, les perspectives sont sombres.

Le secteur des fonds d’investissement a été conçu pour un monde où la mise en commun, la standardisation et les économies d’échelle constituaient des avantages. Le robot-conseil prospère dans un monde où la personnalisation, l’automatisation et la propriété directe sont plus importantes. La machine ne se fatigue jamais. Elle ne participe pas aux comités d’investissement. Elle n’a pas besoin d’argumentaire de vente.
Sommes-nous donc face au Skynet des fonds d’investissement ? Pas tout à fait. Même Skynet avait des limites.

Les algorithmes rééquilibrent très bien les portefeuilles, mais ils n’expliquent pas les marchés pendant les crises. Ils optimisent les mesures de risque mais ne guident pas le comportement des investisseurs lorsque la peur prend le dessus. Ils fonctionnent bien avec les actifs liquides cotés en Bourse, mais se heurtent à des difficultés dès que les portefeuilles se tournent vers les marchés privés, les stratégies illiquides ou les solutions sur mesure.

 Ils fonctionnent bien avec les actifs liquides cotés en Bourse, mais se heurtent à des difficultés dès que les portefeuilles se tournent vers les marchés privés, les stratégies illiquides ou les solutions sur mesure.

Le secteur des fonds a encore un rôle à jouer dans ce domaine. Les fonds d’investissement ne sont pas de simples produits. Ce sont des structures de gouvernance. Ils offrent une surveillance collective, une protection réglementaire et un accès à des catégories d’actifs qui ne peuvent pas être facilement individualisées ou automatisées. Ils intègrent le jugement là où les algorithmes s’appuient sur des règles.

Les robots-conseils domineront les stratégies standardisées et liquides pour les investisseurs particuliers. Les fonds d’investissement devront justifier leur raison d’être par leur spécialisation, leur accès et leur expertise : marchés privés, stratégies thématiques, solutions axées sur des résultats spécifiques, soit les domaines dans lesquels la technologie soutient la prise de décision plutôt qu’elle ne la remplace.

Le tunnel est sombre, mais il y a de la lumière au bout. Le secteur des fonds survivra, mais seulement s’il cesse de prétendre que la distribution est une évidence et s’il accepte que la transparence, la personnalisation et la technologie soient désormais des exigences fondamentales. Les robots-conseillers ne sont pas là pour détruire le secteur. Ils sont là pour le forcer à évoluer.

Christophe Santer est chroniqueur pour Investment Officer Luxembourg et consultant chez Mangis Bay, une coopérative d’experts proposant des services de niche au secteur mondial des fonds.